Vingt ans après le premier film, Le Diable s’habille en Prada fait son grand retour avec un deuxième volet attendu au tournant. Des années après avoir marqué toute une génération avec son mélange de mode, d’ambition et de répliques acérées, le retour dans cet univers iconique promettait à la fois nostalgie… et pression.
Et il faut dire que le premier volet, reste encore aujourd’hui l’une des comédies les plus emblématiques sur l’industrie de la mode. Dans les années 2000, nous étions littéralement fascinées par les looks bien sûr mais aussi toute cette ambiance new-yorkaise très marquée, presque idéalisée. C’était une époque où tout semblait plus tranché, plus glamour, plus exigeant aussi.
En tant que jeunes filles, beaucoup d’entre nous se projetaient dans cet univers. On rêvait de devenir journaliste mode, communicante ou simplement cette working girl pressée qui attrape son café le matin, parfaitement apprêtée entre deux rendez-vous. Un quotidien rythmé, intense, un peu chaotique mais terriblement stylé. Un monde qui faisait rêver pour plus tard… tout en ayant quelque chose d’intimidant, presque effrayant dans ses exigences et sa dureté.
Et justement, ce deuxième volet s’inscrit dans une toute autre époque. Le monde a changé et avec lui l’industrie de la mode. Les problématiques ne sont plus les mêmes, la mode elle-même a évolué, tout comme les relations interpersonnelles. Là où le premier film capturait une certaine idée du succès à l’ancienne, cette suite tente de refléter une ère plus nuancée, plus consciente… même si elle ne pousse pas toujours cette réflexion aussi loin qu’on pourrait l’espérer.
Le film s'ouvre sur une rupture brutale : Andy n’est plus la jeune assistante un peu perdue que l’on a connue. Devenue une journaliste respectée dans un grand quotidien, elle semble avoir trouvé sa place — jusqu’à ce qu’une vague de licenciements la rattrape de plein fouet. En quelques scènes, le film pose le ton : celui d’une époque instable, où même les trajectoires les plus solides peuvent vaciller.
Ce choix narratif est loin d’être anodin. Là où le premier film racontait une ascension, presque un rite de passage dans un monde codifié, cette suite commence par une chute. Andy est confrontée à une réalité beaucoup plus contemporaine : la précarisation des métiers de l’information, le déclin du journalisme papier et cette nécessité constante de se réinventer. Son retour vers Runway n’est pas un caprice ni une nostalgie — c’est une contrainte. Elle ravale sa fierté, franchit à nouveau ces portes qu’elle avait choisi de quitter mais avec un regard radicalement différent.
En parallèle, Miranda Priestly fait face à une crise tout aussi symbolique. Figure autrefois toute-puissante, elle se retrouve confrontée à l’effritement de son empire : l’édition traditionnelle de magazines perd de sa superbe, les annonceurs deviennent rois et les décisions ne se prennent plus dans l’intimité feutrée d’un bureau mais dans des réunions impersonnelles, peuplées de financiers et de stratèges. Le film la montre contrainte de demander de l’aide à Emily, son ancienne assistante travaillant désormais dans l'univers du luxe.
Cette double dynamique (Andy qui redescend, Miranda qui vacille) structure tout le récit. Et c’est probablement là que le film trouve sa pertinence : dans cette mise à niveau des personnages face à un monde qui ne fonctionne plus selon les règles d’avant. Même Miranda apparaît différente, moins tyrannique, presque désarmée par moments. Non pas par faiblesse mais parce que l’époque ne permet plus le même type d’autorité.
L’histoire s'ancre alors dans des problématiques actuelles : transformation numérique, perte d’influence des grandes figures de la mode, redéfinition des rapports professionnels. Le résultat est parfois inégal mais l’intention est claire : montrer un monde en transition.
Mais là où le film joue beaucoup, c’est sur la nostalgie. Les références au premier volet sont omniprésentes avec des répliques revisitées, des situations qui font écho, des clins d’œil visuels… Par moments, c’est un plaisir évident. Mais à force, cela devient presque trop appuyé, comme si le film n’osait jamais totalement exister par lui-même.
Cette impression est renforcée par une esthétique très maîtrisée — peut-être trop. Tout est lisse, léché, parfaitement calibré. Les looks sont impeccables, les décors aussi mais il manque parfois cette aspérité, cette énergie un peu brute qui faisait le sel du premier film. Et en réalité, c’est assez révélateur de notre époque. On n’est plus dans les années 2000, dans cette forme d’excès, de spontanéité. Aujourd’hui, tout est plus contrôlé, plus filtré, plus “propre”.
Le film aborde d’ailleurs des thématiques très actuelles, comme l’intelligence artificielle ou la transformation digitale de la mode et des médias. Mais ce qui en ressort surtout, c’est une forme d’uniformisation. Notre rapport à l’information a complètement changé : tout est immédiat, accessible, globalisé. Là où, avant, la mode passait par des figures fortes, des voix singulières, des médias identifiables, aujourd’hui tout circule partout, tout le temps.
Et ça se ressent dans le film : les personnages semblent évoluer dans un monde où tout est déjà vu, déjà partagé, déjà digéré. Les différences s’effacent, les identités se lissent. Même les tensions paraissent moins tranchées, moins incarnées. Ce n’est pas un défaut d’écriture mais presque un miroir de notre réalité. Une époque où les codes sont maîtrisés par tous, où les styles se répondent, où les individualités doivent lutter davantage pour exister. C’est là toute l’ambivalence du film : ce côté aseptisé est frustrant, parce qu’il enlève une part de relief, de surprise. Mais en même temps, il est profondément révélateur de ce que nous sommes devenus.
Un autre point qui ressort, c’est cette tendance très marquée à expliciter les morales. Le film ne se contente pas de suggérer ou de laisser le spectateur interpréter : il souligne, répète, verbalise. Plusieurs messages — sur le travail, le pouvoir, l’évolution personnelle, la trahison, la confiance — sont clairement énoncés, parfois même martelés à travers les dialogues. C’est assez révélateur de beaucoup de productions actuelles, où tout doit être compris immédiatement, sans zone de flou. Là où le premier laissait davantage de place à l’ambiguïté et à la lecture personnelle, cette suite choisit de guider le spectateur en permanence. Ce n’est pas forcément maladroit, mais ça enlève un peu de subtilité, comme si le film faisait moins confiance à son public.
Et pourtant, malgré ces limites, le film conserve ce qui a fait le succès de l’original. Aujourd’hui, Le Diable s’habille en Prada 2 propose autre chose : moins de fantasme, plus de réalité. Une suite qui ne fait pas forcément rêver de la même manière, mais qui dit beaucoup de notre époque.
Mon verdict ? Un film visuellement irréprochable, intelligent dans ses thématiques mais parfois trop sage, trop conscient de lui-même. Moins iconique, mais plus révélateur.
Il y a quelque chose de sincèrement plaisant à retrouver ces personnages, incarnés par les mêmes acteurs, avec tout ce que le temps a apporté : plus de nuances, plus de fragilité mais aussi une forme de lucidité. Voir leur évolution, leurs trajectoires qui ne sont plus idéalisées mais confrontées au réel, apporte une profondeur différente, presque plus touchante que spectaculaire. Il y a aussi ce plaisir simple de replonger dans cet univers, de retrouver ses codes, son esthétique, même transformée.
Mais malgré tout, le premier restera mon préféré. Pour ses musiques, pour ses looks devenus iconiques, pour son énergie et surtout pour tout ce qu’il représente des années 2000 — une époque que j’adore, avec ses comédies à la fois légères et marquantes, pleines de caractère et de personnalité. Ce premier film avait quelque chose de plus instinctif, de plus libre, là où cette suite est plus réfléchie, plus ancrée dans son temps.
Donc oui, Le Diable s’habille en Prada 2 est une suite intéressante, agréable à regarder et même touchante par moments. Mais pour moi, elle complète davantage le premier qu’elle ne le dépasse. Une extension de l’histoire, plutôt qu’un nouveau coup d’éclat. Cette suite est toutefois réussie, elle explore les transformations de la presse et de la mode, ainsi que les contradictions de notre rapport au travail.
— Miranda York
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